« Le di@ble en bouche », au théâtre des Bernardines
Mon chair et tendre
A partir d’un fait divers cannibale, Charles-Eric Petit signe un texte fascinant et dérangeant. Présenté jusqu’à ce soir à Marseille, cette première étape scénique, déjà intense, sera proposée à Parie les 18 et 19 septembre.
Allemagne, 2001 : Armin Meiwes, « le cannibale de Rothenburg » émascule, découpe et mange en partie Bernd Brandes, ingénieur berlinois qui était volontaire et avait été « recruté » sur Internet. C’est lors d’une seconde recherche que Der Metzgermeister (le maître boucher), qui avait eu la bonne idée de diffuser les images de mise à mort sur la toile, sera arrêté et condamné finalement à la prison à perpétuité en mai dernier. Voilà pour l »anecdote ».
Des indiens Tupi du Brésil à Hannibal Lecter, de Chronos dévorant ses enfants au radeau de la Méduse, l’Histoire et la mythologie sont gourmandes d’anthropophagie, qu’elle soit rituelle, criminelle ou de survie. Mais le tabou ultime demeure, dérange, angoisse, écœure, et fascine toujours autant.
Charles-Eric Petit l’a bien compris. Cet ancien élève de l’Ecole Régionale d’acteurs de Cannes qui avait déjà signé et mis en scène Le fruit de la discorde, adaptation osée et réussie de La dispute de Marivaux, a voulu tremper sa plume dans cet appétit défendu, révélant au fil d’un triptyque – l’échange de mails, la rencontre in vivo et le monologue de l’ingéré – un style acéré et pourtant ludique, sans concessions et scandé, référencé mais jamais obscur, et ponctué de belles saillies.
Le passage à la scène, dans une première étape présentée depuis jeudi sur le plateau du théâtre des Bernardines – qui avait déjà eu la belle idée de leur offrir une résidence pour Le fruit de la discorde – est plus que prometteur, en dépit d’une troisième partie qui se cherche encore. Dès le prologue, la diagonale électrique et féline d’un diable d’homme, (Samuel Réhault, corps d’Iggy Pop, voix de M et toucher Hendrixien) plante le tableau, quelque part entre le rituel vaudou et le grand guignol. Tout aussi charnels, Guillaume Clausse et Mathieu Bonfils, sortis du public, investissent dans sa foulée un dispositif léger mais ad hoc- projecteurs diapos, frigo, baignoire – et donneront voix à ces fantasmes.
Manger pour être
Dans un subtil équilibre entre cruauté, tendresse et sensualité, douché par des lumières et un dispositif sonore soigné, ils incarnent, sans grossir le trait ce désir ultime de « manger pour être », d’échapper à l’anéantissement de leurs individualités en devenant « deux en un », et de rechercher pour l’un, un « chœur en berceau », et pour l’autre, se voir enfin « habité ». Une aspiration forcément et fatalement temporaire, et impossible à rassasier : Bernd, au final de son aventure intérieur, au cours de laquelle la maternelle expression « chair de ma chair » trouvera des échos moins ravissant, se verra éjecté post mortem des « chauds habits de chair qui protègent » provoquant chez Armin l’envie d’un « nouveau locataire ». Glaçant.