Samedi 22 novembre 2008 6 22 /11 /2008 23:15


« Le di@ble en bouche », au théâtre des Bernardines


Mon chair et tendre


A partir d’un fait divers cannibale, Charles-Eric Petit signe un texte fascinant et dérangeant. Présenté jusqu’à ce soir à Marseille, cette première étape scénique, déjà intense, sera proposée à Parie les 18 et 19 septembre.


Allemagne, 2001 : Armin Meiwes, « le cannibale de Rothenburg » émascule, découpe et mange en partie Bernd Brandes, ingénieur berlinois qui était volontaire et avait été « recruté » sur Internet. C’est lors d’une seconde recherche que Der Metzgermeister (le maître boucher), qui avait eu la bonne idée de diffuser les images de mise à mort sur la toile, sera arrêté et condamné finalement à la prison à perpétuité en mai dernier. Voilà pour l »anecdote ».

Des indiens Tupi du Brésil à Hannibal Lecter, de Chronos dévorant ses enfants au radeau de la Méduse, l’Histoire et la mythologie sont gourmandes d’anthropophagie, qu’elle soit rituelle, criminelle ou de survie. Mais le tabou ultime demeure, dérange, angoisse, écœure, et  fascine toujours autant.

Charles-Eric Petit l’a bien compris. Cet ancien élève de l’Ecole Régionale d’acteurs de Cannes qui avait déjà signé et mis en scène Le fruit de la discorde, adaptation osée et réussie de La dispute de Marivaux, a voulu tremper sa plume dans cet appétit défendu, révélant au fil d’un triptyque – l’échange de mails, la rencontre in vivo et le monologue de l’ingéré – un style acéré et pourtant ludique, sans concessions et scandé, référencé mais jamais obscur, et ponctué de belles saillies.

Le passage à la scène, dans une première étape présentée depuis jeudi sur le plateau du théâtre des Bernardines – qui avait déjà eu la belle idée de leur offrir une résidence pour Le fruit de la discorde – est plus que prometteur, en dépit d’une troisième partie qui se cherche encore. Dès le prologue, la diagonale électrique et féline d’un diable d’homme, (Samuel Réhault, corps d’Iggy Pop, voix de M et toucher Hendrixien) plante le tableau, quelque part entre le rituel vaudou et le grand guignol. Tout aussi charnels, Guillaume Clausse et Mathieu Bonfils, sortis du public, investissent dans sa foulée un dispositif léger mais ad hoc- projecteurs diapos, frigo, baignoire – et donneront voix à ces fantasmes.

Manger pour être

 

Dans un subtil équilibre entre cruauté, tendresse et sensualité, douché par des lumières et un dispositif sonore soigné, ils incarnent, sans grossir le trait ce désir ultime de « manger pour être », d’échapper à l’anéantissement de leurs individualités en devenant « deux en un », et de rechercher pour l’un, un « chœur en berceau », et pour l’autre, se voir enfin « habité ». Une aspiration forcément et fatalement temporaire, et impossible à rassasier : Bernd, au final de son aventure intérieur, au cours de laquelle la maternelle expression « chair de ma chair » trouvera des échos moins ravissant, se verra éjecté post mortem des « chauds habits de chair qui protègent » provoquant chez Armin l’envie d’un « nouveau locataire ». Glaçant.


DB













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Lundi 24 novembre 2008 1 24 /11 /2008 12:28



Au théâtre des Bernardines


Fruit Frais


Avec des ingrédients qui faisaient craindre le pire – corps nus, déco fashion – Charles-Eric Petit et quelques complices issus de l’Erac revisitent La Dispute de Marivaux avec une belle énergie. La raison : la qualité du texte, et un second degré jubilatoire, dans le jeu comme dans le son. Et la discorde, finalement bien peu prétentieuse, finit par être jubilatoire.


C’est le fait de Prince : dans un pari avec sa muse aux airs de Merteuil, autoproclamé Monsieur Loyal de la psychologie sociale et amoureuse, le voici qui organise une fête, histoire de tester quatre animaux appelés être vivant. Deux hommes, deux femmes, viergs de toute sensation, qui vont marivauder sous l’œil des deux metteurs en scène manipulateurs, incarnés avec un cynisme vite dépassé par Julien Mourroux et Julie Timmerman.

            Adapté de La Dispute de Marivaux, Le Fruit de la Discorde, créé mercredi par un groupe issu de la dernière promo de l’Ecole régionale d’acteurs de Cannes, est une belle surprise : D’abord parce que toute prétention est évitée, et que la nudité des corps et du plateau (grande bâche et rideaux de boucherie transparents avec projections vidéo jamais envahissantes, salade de fruits et ballons de vin) entre dans une grande cohérence avec le projet ; à penser que Marivaux lui-même aurait, s’il avait vécu aujourd’hui, jeté les robes et les corsets… Clairement, ce « cabaret » laboratoire est drôle et juste. Parce que la « comédie des corps » est rythmée et superbement incarnée, dans la fraîcheur des chairs et l’énergie des muscles, par un quatuor qui oscille sans cesse entre candeur et second degré, et danse « entre suspension et relâchement ». Parce que Pearl Manifold et Elisa Voisin (Eglaïs, la narcissique crachée des eaux et Coradine, manipulée et manipulatrice) sont des nymphes belles et ardentes. Parce que Charly Totterwitz est un guerrier très animal, et que Guillaume Clausse, au delà du beau et déniaisé Adamis, campe un Julio Iglesias ahurissant (En amour il faut toujours un perdant). Parce que le « troubadour » guitariste Samuel Réhault, campé à jardin, accompagne irrésistiblement le bal. Mais surtout parce que le texte de Charles-Eric Petit coule, ciselé et précis, ambitieux mais pas pompeux, enchaînant découvertes, désirs, jalousies, jusqu’au drame, tout en restant ludique, évitant globalement toute modernisation ridicule, mais restant pleinement ancré dans son temps.


DB

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